J'étais seul, inconnu de tous sur cette terre ;
J'étais seul, sans rancoeurs, sans désirs, résigné,
Et suivais lentement le jardin solitaire
Que le destin m'avait ici-bas désigné.
Nul ne s'intéressait à mon humble existence;
Pour moi, nulle amitié ne distillait son miel,
Mais la philosophie était ma résistancde
Et mes rêves naïfs n'allaient que vers le ciel.
Qu'est-il donc de changé ? Quel démon me dépite ?
Quel sentiment nouveau vient s'incruster en moi ?
Et toi jadis tranquille, aujourd'hui qui palpite,
Mon coeur dis-moi : Qui donc te cause tant d'émoi?
Vers quel vague besoin veut s'élancer mon âme
Et quel stérile espoir la tourmente aujourd'hui ?
Quelle fièvre irritante, altère sous sa flamme,
Mon corps plein de terreur et d'où le calme a fui ?
Qu'est-ce donc que ce trouble et cette soif ardente
que n'assouviraient pas les eaux d'un abreuvoir ?
Et quel poison subtil mon halcine imprudente
A-t-elle respiré, sans s'en apercevoir ?
Voici trois jours, j'allais, buvant la matinée,
Et j'arrivais, pensif, au désert carrefour,
Quand, à côté de moi, mon oreille étonnée
Entendit une voix qui murmurait : Bonjour !
Ce n'était qu'une femme, une femme polie,
Don le salut distrait accompagnait ce voeu ;
Mais, en lui répondant, je la vis si jolie
Qu'un invisible éclair me brûla de son feu.
Elle passa. Je la suivis d'un oeil avide
Et, quand me la voila le tournant du chemin,
Je découvris en moi comme un lugubre vide
Et j'effrayai les cieux d'un soupir surhumain...
O passante inconnue ! Etrangère perfide !
Jeune femme - démon ! - que je ne connais pas
Vision d'un moment qui t'enfuit si rapide,
Sans voir que mes regards se tournaient sur tes pas.
Femme aux yeux scintillants, aux prunelles étranges,
A la voix pure et douce, aux profils sculpturaux !
Pour être aussi parfaite es-tu la soeur des anges ?
Quelle âme s'abritait sous tes charmes astraux !
Comme moi, n'es-tu pas, égarée en ce monde',
Un esquif que la mer balotte, ivre d'azur,
Et qu'ecoeura l'horreur de ce rivage immonde
Où l'homme, échevelé, respire un vent impur ?