C'est en mai 1928, environ six mois avant sa mort à Claye-Souilly, vaincu par la tuberculose, que Gabriel Libert édite les premières pages de son son "Feuilleton", extrait des Cahiers d'un Maudit en préparation, et dont malheureusement je n'ai pu retrouver à ce jour que ce seul extrait, le premier sans doute : "Dédoublement", paru dans l'Echo du IXè arrondissement du 16 juillet 1928. Je ne sais pas si Gabriel a eu le temps et la force d'écrire et de publier la suite des Cahiers d'un Maudit (à mon grand regret, car ces "cahiers" auraient certainement permis d'en savoir plus sur qui était Gabriel - mais je vais poursuivre mes recherches...).
Je vous livre donc le seul texte en ma possession (retrouvé avec l'aide de la Bibliothèque de Toulouse) :
N'oublions pas que le poète ardennais Gabriel Libert (né le 12 octobre 1908 à Carignan) avait à peine 20 ans, lorsqu'il a écrit ce qui suit :
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
"J'ai deux êtres en moi, deux êtres bien distincts. J'ai deux corps, deux têtes, deux intelligences, deux âmes.
Avez-vous vu, riant en société, crachant des plaisanteries, buvant des vins capiteux, chatouillant les seins d'une aimable voisine, avez-vous vu, dis-je, ce jeune homme joyeux, à la mine épanouie, la cervelle en délire et un baiser courant sur ses lèvres ?
N'est-ce pas qu'il vous a semblé bien gai, bien parfumé, bien vivant, bien terrestre, ce jeune homme ?
C'était mon "moi" n° 1.
Avez-vous vu quelque part, au milieu d'une fouille grouillante, ce petit vieillard malade et jeune, aux yeux pleureurs et rougis par l'insomnie et l'angoisse ? Avez-vous remarqué ses cheveux blanchis, ses lèvres décomposées, son cou maigre ?
Avez-vous perçu ses sanglots et ses plaintes ? L'avez-vous ouï chanter lugubrement dans les soirs d'automne ? Avez-vous entendu ses prophéties de mauvais augure s'envoler dans le vent ?
Avez-vous flairé son odeur âcre ? Avez-vous respiré un peu de l'air sépucral qu'il traine avec lui ? Dites ? N'avez-vous pas cru rencontrer alors une sorte de tombeau vivant ?
C'était mon "moi" n° 2
L'un est jeune, il a vingt ans. Tout en lui est ivresse, il plait, il aime, on l'aime. Il est l'ami du monde, le monde est son ami. C'est un bon citoyen.
L'autre est octogénaire. Tout en lui est amertume. Il blasphème, on le fuit. Il méprise le monde, le monde le déteste. C'est une plaie sociale.
Pourtant, tous les deux ont le même âge : ils sont nés le même jour, à la même heure.
Lepremier est bondé de chimères et il les prend pour des réalités. Il croit au bonheur, à l'amour à l'alcool, à la beauté.
Il méprise les philosophes, les moralistes, même un peu la religion.
Il ignore l'inquiétude, l'angoisse, la mélancolie.
Le second est fait de désespérance et de nihilisme. Il ne voit autour de lui que des motifs de dégoût. Ses yeux, trop perspicaces, lui font apercevoir dans ce qui semble joli, des monstruosités épouvantables qui échappent au regard de son frère. Il ne croit à rien et n'attend rien si ce n'est la mort pour délivrance.
La rêverie constitue son paradis terestre, mais ses rêves sont toujours maussades. Parfois, dans un éclair de clarté, il contemple les humains de la terre et son cerveau actif brode alors des thèses hardies sur les moyens de leur procurer le vrai bonheur qui leur manque, d'asservir les corps aux intelligences, de développer l'entendement de chacun et de rétablir ici-bas l'eden qu'on dit avoir été perdu. Et les recettes abondent dans sa raison lumineuse. Car ce sage est aussi un voyant.
Malheureusement, lorsqu'il est sur le point de tracer ses plans sur une feuille de papier, une autre vérité fulgure en lui : l'impossibilité d'établir actuellement - et peut-être jamais - cet éden sur la terre, qu'il foule, il le sait ; tous les détails en sont exacts et le résultat certain.
Mais il y a la volonté des hommes t cette volonté ne veut pasnullqui sait comment on pourrait rendre un univers paisible et réellement heureux, passe l'existence la plus affreuse, la plus aigre, la plus lugubre.
Car sa recette ne peut s'appliquer qu'à tout le monde, non à quelques individus, et lui est donc inutile.
Naturellement, ces deux être si différents ne sont pas sans livrer des combats furieux. Contraints de vivre ensemble sous la même enveloppe, de suivre le même chemin. Ils sont perpétuellement en discorde et en querelles rageuses.
Mon corps est le véhicule que tous les deux commandent, ils lui donnent des ordres stimulants, fantasques et contraires. L'un voudrait le faire aller à droite, vers le soleil ; l'autre le pousse à gauche, vers le ravin ténébreux.
Mon corps hésite, avance, recule, tourne sur place et prend de la fièvre. Et les deux cochers s'injurient sans aménités, s'empoignent lun, l'autre, se frappent et des cris déchirants s'élèvent...
Mais, moi, pendant ce temps, Dieu sait ce que je deviens !
Lors de ces combats fréquents et plus que quotidiens, lequel des deux antagonistes est victorieux ?
Tantôt l'un, tantôt l'autre et c'est là ce qui fait ma misère.
Pourtant, je crois que c'est l'octogénaire qui l'emporte le plus souvent sur le jeune homme. Voilà pourquoi vous me voyez taciturne plus de la moitié de mes jours.
Dans les mois de printemps, celui qui représente le jeune homme prend l'offensive et terrasse le rêveur. Dans ces moments-là, il vous sera loisible d'admirer ma face hilare et mes yeux resplandissants d'une joie naturelle.
Mais le n° 2, inlassable, ne tarde pas à revenir à la charge et, après quelques luttes plus ou oins âpres, reconquiert assez rapidement son sceptre de vainqueur.
Pourtant, les parts son inégales : du côté de l'être jeune, en effet, tous les mortels d ce globe montrent hargneusement les dents, et entrent, la plupart du temps, en bataille. En face, le vieillard dresse son front blême et ridé, mais pleins de défis farouches ; il est seul et cependant triomphe ! Quelle divinité le soutient donc ?
Ces combats sont parfois excessivement rapides et rapproché et c'est pour celà que l'on m'impute une humeur versatile et bizarre.
Ainsi, voici une heure, j'étais dans un état de gaîté exhubérante : je faisais de l'esprit, je débitais des crudités à d'affreuses catinsque je trouvais alors aguichantes. Je chantonnais, heureux et fier. Brusquement, tout cela a changé avec la rapidité que met un orage à dévaster un jardin fleuri. Un ennui incommensurable est venu m'endeuiller l'âme.
J'ai sombré soudain dans un spleen insensé.
La peau de mon front s'est plissée, l'éclat de mon regard s'est terni et une lassitude mortelle s'est emparée de mon corps et de mon esprit.
Je suis venu à ce bureau : j'ai ouvert un livre et je n'ai point pu le lire. J'ai tenté d'écouter un concert radiophonique et j'ai rejeté violemment à côté de moi les écouteurs de mon appareil, après que l'orchestre perçu m'eut exacerbé durant quelques minutes.
Alors quoi ? Plus de goût pour rien ? Plus d'espoir ? Et plus de courage même pour haïr ? Qu'y puis-je cependant ?
Demain matin, après une nuit de sommeil, je sentirai peut-être, à nouveau et pour quelques instants, le bonheur de vivre.
C'est mon sort !
Encore un détail sur ce ménage : Mon n° 1, le plus souvent, n'écrit pas. Mais il vit et chante pour oublier ses quelques menus chagrins.
Mon n° 2 ne vit pas, mais il pense sans cesse et fait des vers pour exhaler tout de même sa peine et tuer le temps.
Alors, me direz-vous, lequel a écrit ceci ?
Tous les deux ! Ce n'est pas le moins curieux de l'affaire.
Le vieillard tient la plume et tente de tracer ce que sa pensée lui dicte. Mais le jeune, par moment, dans un mouvement de rage, lui comprime brutalement la main et le force à écrire des lignes qu'il n'a point voulu.
Voilà d'où vient que ce texte est un peu incohérent et que vous ne parvenez pas tous en à saisir le sens.
Plaignez-moi !
Claye, Mai 1928
(Extrait des Cahiers d'un Maudit, en préparation)"
GABY-LIBERT